Pierre Jodlowski – Un compositeur en colère

  • Article

Entretien en studio avec Pierre Jodlowski

Au cours de cette entrevue, nous rencontrons Pierre Jodlowski, sans doute l’un des compositeurs contemporains les plus impliqués par et dans le politique, au travers à la fois de son travail de compositeur et de l'inscription de celui-ci dans la société.

Quand on parcourt votre catalogue, on constate que nombre de vos pièces ont au moins un sous-texte, sinon un sujet, politique : pourquoi ?

Le positionnement sociétal du compositeur a toujours, ou presque, été pour moi le point de départ de la composition. J’ai développé mon travail en construisant un collectif, en développant un studio de création et un festival. Et, toujours, en essayant d’interroger la place de l’artiste dans la société. Dès qu’on commence à se poser cette question, celle de l’engagement surgit : on est obligés de se demander, non pas pourquoi on compose, mais pourquoi on est là – ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Une autre réponse à votre question résiderait dans cette colère qui m’habite depuis très longtemps. J’aime regarder le monde, j’aime me documenter, j’aime la géopolitique, et je sais ce que, dans le cours de l’histoire, nous avons fait, et nous faisons toujours, face à des situations tout simplement insupportables. Face à l’insupportable, soit on abandonne toute activité artistique pour s’engager corps et âme dans une organisation humanitaire – ce n’est pas mon choix –, soit on nourrit sa créativité de cette forme de colère. Elle agit alors de façon consciente et inconsciente comme un moteur intérieur, qui tourne tout seul et dont certains éléments peuvent émerger d’une manière ou d’une autre.

Dans le cas de vos spectacles, comme dernièrement Alan T., mais aussi des œuvres instrumentales comme Time and Money ou les Séries pianistiques, qui ont souvent un sous-texte sociologique ou politique, choisissez-vous le sujet parce que vous y pressentez une potentialité pour une forme d’engagement, ou n’est-ce qu’une fois le sujet choisi que vous allez creuser cette dimension ?

C’est là encore une forme de révolte. Dans le cas d’Alan T., c’est très clair : j’étais dans l’avion, je lisais Le Monde, et j’apprends par un entrefilet que la Couronne d’Angleterre va, enfin, réhabiliter Turing, 70 ans après sa mort. Je connaissais le personnage, je connaissais un peu son histoire, et j’étais à mille lieues de penser qu’il n’était pas encore réhabilité ! Ça m’a mis en colère. Même chose pour San Clemente : c’est dans Libération, cette fois, que j’ai découvert que cet ancien établissement psychiatrique de Venise avait été racheté par un grand groupe hôtelier de luxe. Ça m’a mis en colère et une forme d’excitation artistique est née.

Mais ça reste un point de départ : en entrant dans le cœur du travail, il faut savoir faire preuve de subtilité pour faire exister ces sujets.


Alan T. - Concert de création - Festival Automne à Varsovie, 2021 © Grzesizk Mart

Quel regard portez-vous sur le concept d’artiste engagé ? Est-il encore pertinent aujourd’hui ?

Je n’ai pas de réponse définitive. Néanmoins, on constate objectivement un resserrement des champs des possibles : la machine Internet, en surproduisant en permanence, réduit l’ouverture du public en contrôlant son accès aux formes artistiques : le nombre de vues détermine par exemple la validité d’une proposition…

Or les artistes ont leur mot à dire. Et ils ont plein de moyens de le faire : notamment par des processus éducatifs. Je connais de nombreux compositeurs et compositrices, qui ne se considèrent pas comme engagés politiquement, et n’ont pas envie de se confronter au politique, mais qui désirent faire de la médiation : aller vers le public pour expliquer, pour décrypter, pour montrer qu’une œuvre d’art peut être autre chose qu’une chanson de 3 minutes diffusée sur les réseaux – et c’est volontairement que je prends cet exemple très simple.

En ce qui me concerne, voilà longtemps que je construis une relation au politique. Plutôt que d’aller vers l’enseignement, j’ai très tôt voulu me confronter au « faire musical » sur le terrain : produire un festival, un studio, un collectif, faire des concerts, inviter des artistes. Et cela m’a forcément entraîné sur le terrain politique : j’ai dû rencontrer les femmes et hommes politiques, auprès desquels je suis bien obligé de tenir un discours politique, en donnant des éléments clés qui concernent aussi l’ancrage sociétal du compositeur.

Le compositeur dans la vie de la cité, c’est-à-dire le sens premier de « politique ».

Tout à fait. Certains artistes ont le privilège de pouvoir s’écarter de cette agora pour inventer. Être engagé, c’est aussi rendre leur travail accessible.

Votre démarche politique relève donc quand même de la pédagogie : à la fois vis-à-vis du public, mais aussi des élus.

Bien sûr. Car les élus n’ont pas forcément tous la même culture et n’ont pas la même vision des différentes disciplines artistiques. Outre l’effort pédagogique, il y a donc aussi une offensive à mener : pour alerter les élus qu’une musique dont la vocation est essentiellement commerciale finit par n’être qu’un simple produit de consommation, loin de toute démarche artistique. L’usage de l’argent public doit être juste à cet égard. Par ailleurs, toutes les formes d’art ont droit à une part du gâteau, il faut donc être assez offensif – ce que je suis car j’ai pu mesurer, en 25 ans d’activités, les dégâts énormes de certaines pratiques politiques qui ne font rien avancer, à commencer par le saupoudrage. C’est un vrai combat.

Alors que je l’interrogeais sur le sujet du pouvoir réel d’une œuvre engagée, Steve Reich m’a dit un jour : « Voyez Picasso ! Guernica est sans doute l’un des chefs-d’œuvre les plus puissants qui soient, il n’a pourtant pas changé d’un iota le cours de l’histoire. » Est-ce que l’art engagé peut avoir un impact sur le cours du monde ?

Certainement. Pour moi en tout cas. Guernica n’a sans doute pas empêché la Deuxième Guerre mondiale, mais il a permis une prise de conscience. Et c’est surtout une œuvre qui traverse le temps : se confronter à Guernica suscite, encore aujourd’hui, toute sorte de réactions, suramplifiées par le fait que Guernica est un témoignage.

On peut se dire que l’engagement ne sert à rien, mais je ne le crois pas. Il m’est arrivé, à l’issue d’un spectacle ou d’un concert, de discuter avec des spectateurs qui avait, grâce à ce qu’ils venaient de vivre, fait l’expérience d’une prise de conscience. L’émotion est un phénomène très complexe. Et les vecteurs du phénomène émotionnel peuvent déboucher sur des processus intellectuels de compréhension ou de curiosité. Le pire ennemi de l’homme, c’est le non-savoir. Le savoir est une arme. Vouloir le partager ne me semble donc pas idiot.

Quels sont les meilleurs leviers pour faire passer un message ? Comment ne pas désamorcer le discours à force de le marteler ? Quel équilibre trouver ?

Vous avez raison : on peut se perdre dans ce discours. Pour moi, le mot-clef, c’est l’implicite. Je ne pense d’ailleurs pas que l’art soit là pour apporter des réponses. Je ne me suis jamais considéré comme un politicien, susceptible de délivrer un message clair sur des questions précises. Je préfère suggérer par des sensations. J’aime beaucoup le concept de « musique active », auquel je me réfère depuis des années, et qui sous-entend que la musique peut « activer » des processus (intellectuels, politiques, etc.) au-delà du propos musical lui-même.

S’agissant des outils : le premier auquel je pense, remarquable, est l’humour. Distordre la problématique dans une situation drôle ou grinçante met de la distance et donne du relief, sans prétention.

Dans Alan T., une séquence teintée d’humour évoque la rencontre, à Cambridge, entre le mathématicien Alan Turing et le philosophe Ludwig Wittgenstein. Je la traite avec un brin de surenchère, dans une forme d’accélération du discours, qui donne le sentiment d’être submergé par ce dialogue extrêmement savant, élevé. Suit un grand vide, où ne restent que deux avatars de musiciens qui semblent ricaner ensemble. Comme si la machine, fruit de ces intelligences combinées, finissait par se moquer de l’intelligence elle-même. Mais Alan T. n’est pas, parmi mes spectacles, celui dans lequel l’humour est l’arme la plus présente, car je m’appuie sur un texte assez peu humoristique que je n’ai pas écrit.

On peut aussi jouer sur ce que j’appelle les phénomènes multi-émotionnels – c’est-à-dire sur une densité d’émotion qui, hélas, se trouve de plus en plus réduite dans la plupart des productions de masse – : je trouve très intéressant par exemple de générer, par l’énergie ou même par l’écriture du temps, des phénomènes d’essoufflement ou de vide, qui vont finalement procéder de la dramaturgie elle-même. Raconter, revendiquer, non pas simplement en le disant explicitement, mais en créant des chocs…

L’un de mes grands maîtres à penser est Antonin Artaud, et notamment Le Corps sans organe. Je crois en cette idée d’un théâtre comme lieu ritualistique. Beaucoup de mes pièces instrumentales sont pensées comme des rituels modernes, qui peuvent ou non devenir cathartiques selon les personnes et leurs volontés de creuser certains éléments sémantiques qui y apparaissent en sous-texte.

Propos recueillis par Jérémie Szpirglas
Photo : Alan T. - Concert de création - Festival Automne à Varsovie, 2021 © Grzesizk Mart

Écouter : Pierre Jodlowski

  1. Jour 54 de Pierre Jodlowski (enregistré à l'Ircam, 2010)
  2. De Front de Pierre Jodlowski (enregistré à l'Ircam, 2008)
  3. Mixtion de Pierre Jodlowski (enregistré à l'Ircam, 2004)
  4. Dialog/No Dialog de Pierre Jodlowski (enregistré à l'Ircam, 2004)

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies pour nous permettre de mesurer l'audience, et pour vous permettre de partager du contenu via les boutons de partage de réseaux sociaux. En savoir plus.